Suppression du Grand Journal : l’esprit Canal est-il mort ?

Le couperet est tombé. La direction de Canal + a décidé d’arrêter Le Grand Journal. Autrefois mythique, le talk show était tombé dans l’anonymat depuis le début de la saison. Après 13 ans d’existence, l’émission va donc tirer sa révérence le 3 mars prochain. Avec sa suppression, Canal + perd une de ses marques les plus emblématiques ainsi que son émission vitrine, l’une des dernières qui incarnaient la philosophie de la chaîne. Et si l’arrêt du Grand Journal venait définitivement ancrer la mort du fameux Esprit Canal ? Et si avec la suppression de l’émission, c’était toute une chaîne qui basculait vers une nouvelle ère ? Le Grand Journal était l’emblème de Canal +. Le destin du programme, de son apogée jusqu’à sa chute, se pose en écho à la situation de l’esprit qui anime la chaîne depuis sa création en 1984.

Il faut bien le dire, Le Grand Journal était plus qu’une émission. En 2004, en lançant le programme, Michel Denisot semblait redonner vie à la chaîne cryptée qui cherchait son émission évènement depuis l’arrêt de Nulle Part Ailleurs en 2001. Un nouvel esprit, une nouvelle jeunesse soufflaient alors sur la chaîne. En quelques saisons, Le Grand Journal s’imposait comme la référence des émissions d’access prime time. Chic et branchée. Drôle et pointue. Moderne et intelligente. Le Grand Journal était l’émission qu’il fallait regarder. Le talk-show de Canal + faisait l’évènement. Il était un rendez-vous qu’il ne fallait pas rater et avait su imposer des rubriques auxquelles il fallait impérativement assister. Le SAV des Emissions, Le Petit Journal, La Minute Blonde, Bref, Les Bonus de Guillaume, La Boîte à Questions. C’était tout ça Le Grand Journal. Le programme était un centre d’innovation. Il a contribué à lancer de nouveaux talents, à révolutionner le monde télévisuel et à casser les codes du talk show moderne, s’ancrant alors parfaitement dans les valeurs institutionnelles de Canal +. L’émission s’était imposée en digne héritière de Nulle Part Ailleurs. Michel Denisot devenait par-là la figure qui incarnait à la fois Canal et son état d’esprit. Le Grand Journal sortait de la routine traditionnelle du monde télévisuel. Il était aussi bien un centre de réflexion intellectuelle qu’un lieu de détente après une longue journée de travail. Toute la famille se retrouvait réunie devant le programme. Le talk-show était fédérateur. L’émission arrivait à être populaire, tout en ayant une proposition réellement qualitative. Le Grand Journal n’était pas une simple émission de Canal +, il était Canal +. Il était drôle et impertinent. Comme la chaîne cryptée, il  était en avance sur toutes ses émissions concurrentes.

Mais à être trop excellente, l’émission a subi les effets du temps. Le Petit Journal était une chronique  suffisamment formidable pour devenir une marque à part entière et obtenir sa propre émission. Omar et Fred étaient tellement efficaces qu’ils ont vu leurs carrières s’envoler au cinéma. La série Bref, trop exigeante en termes d’écriture n’a duré qu’un an. Toutes les marques qui faisaient la force du Grand Journal se sont arrêtées ou ont volé de leurs propres ailes. Et Renaud Le Van Kim, producteur originel de l’émission, n’a pas su les remplacer. Ici, le parallèle avec la situation de Canal + est évident. Au moment où Le Grand Journal subit l’érosion du temps, c’est toute la chaîne qui semble être en perte de vitesse, non pas en termes d’audience, mais en capacité de création. Canal + n’invente plus et ne trouve plus les jeunes talents capables de lui apporter un nouvel état d’esprit. S’il était l’incarnation d’un Canal flamboyant et novateur, Le Grand Journal a été également le symbole d’une chaîne en perte de vitesse et sur le déclin. Canal + a toujours était une chaîne branchée, mais elle n’a jamais oublié l’absolue nécessité de proposer des séquences populaires dans ses émissions d’accueil. Or, au fil du temps, Le Grand Journal a perdu cet aspect populaire. Trop intello, trop branchouille, l’émission a perdu son ADN, progressivement. La déchéance de l’émission a débuté avec Michel Denisot. Et ni Antoine de Caunes, ni Maïtena Biraben, ni Victor Robert en nouveaux capitaines de bord n’ont réussi à sauver le bateau du naufrage. Le Grand Journal est finalement devenu l’histoire d’une lente coulée, que personne n’a réussi à empêcher. Comme avec Nulle Part Ailleurs, Canal a tardé à supprimer l’émission. Alors l’audience n’a cessé de chuter de manière vertigineuse. Comment supprimer une marque aussi forte, alors qu’on est incapable de proposer un programme nouveau et moderne ? Que faire ? Survivre sur les bases d’une marque encore forte malgré sa déchéance ou proposer un nouveau rendez-vous, alors qu’on n’a pas les capacités de créer, d’inventer, de révolutionner ? Canal, par faute de fantaisie et d’idées a laissé Le Grand Journal mourir lentement mais surement.

Canal + et les producteurs du Grand Journal n’ont ainsi jamais pu endiguer la baisse des courbes d’audience, malgré plusieurs tentatives de changement. La 10e saison de l’émission a été celle du début de la fin. Alors que Michel Denisot se montre de plus en plus lassé par l’animation, Daphné Burki est nommée co-présentatrice. L’ancienne chroniqueuse de La Nouvelle Edition devait apporter sa folie et son énergie, elle subit pendant un an les foudres des critiques. Les spectateurs ne reconnaissent plus l’émission et l’audience chute. En 2011 – 2012, Le Grand Journal réunissait 1,7 million de téléspectateurs en moyenne. En 2012 – 2013, elle réunit 200 000 personnes en moins. Les scores sont encore honorables, mais ils témoignent déjà de l’amorcement de la perte de vitesse du programme. La production veut impulser un nouveau rythme au Grand Journal et décide d’y mettre à sa tête Antoine de Caunes. Dans le même temps, Fabrice Pierrot qui avait participé à la montée en puissance de C à Vous sur France 5 en tant que producteur éditorial est débauché. Mais les critiques restent acerbes et la chute continue. L’inversement de la courbe d’audience n’a pas lieu. En 2013 – 2014, Le Grand Journal réunit 1,4 million de téléspectateurs. Il n’en fédère plus qu’1,1 million en 2014 – 2015. La situation est encore plus terrible quand on constate par ailleurs que Le Petit Journal, ancienne chronique du programme, fédère plus d’1,7 million de personnes. L’élève a dépassé le maître et a ringardisé celui qui l’avait fait grandir. L’impertinence, ce n’est plus Le Grand Journal. L’émission n’arrive même plus à tirer les invités haut de gamme. Le talk-show se retrouve derrière TPMP et C à Vous dans la guerre de l’access.

2015 vient ancrer un peu plus la mort du Grand Journal. Vincent Bolloré prend la tête de Canal + au mois de juillet avec pour but de supprimer toute forme d’irrévérence et de dérision sur la chaîne. L’actionnaire doit également faire face à d’énormes problèmes financiers. Au cœur de ses préoccupations, le coût du Grand Journal. L’émission est un gouffre financier et ne fédère plus assez pour attirer les publicitaires. La production subit alors les conséquences de la situation. Renaud Le Van Kim, producteur historique de l’émission est évincé. Jérôme Barboux le remplace. Maïtena Biraben hérite quant à elle du cadeau empoissonné. Le plateau évolue et l’équipe est réduite. Une émission du Grand Journal coute désormais 100 000€ à produire, contre 130 000€ lorsque Michel Denisot en était le présentateur. Avec l’ancienne animatrice du Supplément, la chute d’audience est vertigineuse. 600 000 téléspectateurs regardent l’émission en moyenne. Dans le même temps, Touche pas à Mon Poste sur D8 est regardé par 1,8 million de personnes très régulièrement. C’est désormais Salut Les Terriens qui semble être le talk show majeur de Canal +. Thierry Ardisson fédère autour d’1,5 million de téléspectateurs. Le nom de l’ancien animateur de Tout le Monde en Parle filtre d’ailleurs dans les coulisses de Canal + pour prendre la direction de l’access de la chaîne en semaine. Mais c’est finalement Victor Robert qui est choisi. Pour la rentrée 2016, l’émission change de formule. La moitié du Grand Journal est diffusée en crypté. Mais au bout de trois semaines, ce format est définitivement abandonné. L’audience continue de chuter. Désormais, ce sont 125 000 téléspectateurs qui suivent le programme en moyenne. Face à cela, Quotidien qui visait 600 000 téléspectateurs sur TMC, ne se situe jamais sous la barre du million de téléspectateurs. Symbole terrible, l’émission incarnant le mieux l’Esprit Canal n’est plus sur la chaîne cryptée mais sur une chaîne appartenant au groupe TF1.

Canal + ne pouvait plus supporter les pertes financières dues aux audiences faméliques du Grand Journal. La direction a ainsi fait le choix de supprimer son émission mythique, sans aucune perspective de remplacement. Si la chaîne cryptée a perdu une émission qui était restée culte, symboliquement, malgré sa vertigineuse chute d’audience, elle se retrouve surtout dépourvue d’un programme incarnant son état d’esprit originel. Finalement, tout au long de son existence, Le Grand Journal a toujours été le symbole de l’état dans lequel se retrouvait Canal +. A son apogée, l’émission témoignait de la vitalité d’un Canal flamboyant et branché. Puis sa régression est venue marquer les difficultés d’une chaîne incapable de créer et d’inventer. Aujourd’hui, sa suppression vient définitivement détruire les restes du Canal pré-Bolloré. Il ne reste plus que des ruines du Canal irrévérencieux et impertinent des années 1990 et 2000. L’esprit de la chaîne semble éteint, et son avenir plus qu’incertain. A moins qu’une nouvelle émission vienne le réactiver, comme l’avait fait Le Grand Journal en 2004.

 

20 ans. Etudiant en Licence d’Histoire à Aix-Marseille. Passionné de sport, de musique et de médias. Animateur à mes heures perdues

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