Sébastien Le Fol – Macron part en guerre contre les relativistes

Du discours d'Emmanuel Macron devant les journalistes, le 3 janvier dernier, le bruissement médiatique a retenu ce curieux projet de loi contre les fausses nouvelles. De quoi, en effet, étonner et susciter des débats. Mais avant d'en venir à cette proposition, le président de la République s'est livré à un réquisitoire qui aurait dû susciter autant d'intérêt. Macron a fustigé « le relativisme absolu dans lequel nous nous sommes confondus ». Une philosophie assez bien résumée par la formule de Léo Strauss : « Pour le relativiste, la civilisation n'est pas intrinsèquement supérieure au cannibalisme ». Autrement dit, le cannibalisme serait une affaire de goût.

Le sociologue Raymond Boudon distinguait le bon relativisme, qui « attire l'attention sur le fait que les représentations, les normes et les valeurs varient selon les milieux sociaux, les cultures et les époques » (La Croix, 5/9/2008). Celui-ci nous incite à « prendre en compte les contextes, les cadres de pensée qui permettent d'expliquer des différences ». Selon Boudon, « on peut tirer du bon relativisme un bénéfice moral, car se mettre à la place d'autrui permet de neutraliser l'impression d'irrationalité spontanément associée à la différence et le mépris que cette impression risque d'entraîner ».

L'idéologie de la « classe créative globale »

À l'inverse, le mauvais relativisme tire « des conséquences extrêmes de la diversité des représentations, des normes et des valeurs. Il en conclut qu'il est impossible de les ordonner ». Le mauvais relativisme engendre « une perte des repères intellectuels, il alimente le nihilisme et peut nuire à la démocratie ».

Selon ce schéma de pensée, il n'y a en fait aucune différence entre des positions minutieusement argumentées et les opinions qui semblent justes à un moment donné, qui nous séduisent ou nous procurent un réconfort, comme le souligne Carlo Strenger dans son livre au titre éclairant La peur de l'insignifiance nous rend fous (Belfond). Le psychanalyste israélien raconte comment cette philosophie est devenue à partir des années 80 la pensée dominante du monde occidental. Son succès est le fruit d'une « alliance contre nature – et involontaire » entre conservateurs « insistant sur la foi » et une partie de la gauche haïssant la tradition intellectuelle occidentale, voyant en elle la source de tous les malheurs du monde (domination masculine, exploitation capitaliste…).

Ce cocktail détonant a le goût de la tolérance achevée, mais en réalité a engendré cette « confusion » évoquée par le président de la République. C'est l'idéologie de la « classe créative globale », pour reprendre l'expression de Strenger. Leur obsession de la tolérance les enserre dans un relativisme complaisant. « Ils aimeraient vivre dans un monde où tout le monde s'entend, où les gens ne tuent ni ne meurent pour des questions de foi ». Au lieu de devoir affronter des discussions véhémentes, ils laissent dire n'importe quoi. On le voit, le discours macronien va bien au-delà d'une loi de circonstance. Il vise les soubassements intellectuels de notre drôle de civilisation.

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