Michel Field : chronique d’un échec

Cinq jours après l’annonce de l’éviction de David Pujadas du journal de 20 heures, Michel Field a décidé de quitter la direction de l’information de France Télévisions ce lundi 22 mai. Une démission, résultat de l’incapacité de Michel Field à tisser un lien suffisamment fort entre lui et sa rédaction, qui n’a surpris personne en interne. Nommé en décembre 2015, l’ancien journaliste d’Europe 1 avait enchaîné les erreurs et suscité de nombreuses tensions au sein du service de l’information de France Télévisions, tensions qui ont atteint leur paroxysme la semaine dernière. Retour sur les 17 mois d’un mandat tendu.

Nommé directeur de l’information par Delphine Ernotte en décembre 2015, il faut moins de 4 mois à Michel Field pour créer la polémique et se mettre en dos l’ensemble de ses équipes. Le 10 avril 2016, l’ancien chroniqueur de Ciel mon mardi ! est ainsi l’invité du Supplément de Canal +. Le directeur de l’information est amené à y évoquer les tensions internes au sujet de la fusion entre les rédactions de France 2 et France 3. Michel Field, prostré, d’un ton sec et glacial répond que les revendications de ses équipes rédactionnelles lui « en touchent une sans faire bouger l’autre ». Paraphrasant Jacques Chirac, le directeur de l’information fait ici la preuve d’un mépris et d’une condescendance effroyable, à un moment où il faut calmer et apaiser les inquiétudes de l’ensemble du service de l’information de France Télévisions. Toujours dans le Supplément, Michel Field répond à la question de l’avenir de Nicolas Poincaré dont la place à la tête de Complément d’Enquête est menacée selon certaines rumeurs persistantes. L’ancien animateur d’Europe 1 s’adresse alors à son journaliste : « Nicolas, si tu nous écoutes, ne te suicide pas tout de suite ». Une réponse terrible qui vient déjà sceller la rupture entre Michel Field et ses équipes. La polémique engendrée par cette interview vient ici témoigner du problème crucial du mandat de Michel Field, sa communication catastrophique. Sa rédaction lui reprochera en effet pendant 17 mois son incapacité à dialoguer avec elle. Le problème du directeur de l’information, c’est qu’il a toujours annoncé ses décisions ou affiché ses avis dans les médias avant d’en parler avec ses rédactions. En 17 mois, Michel Field n’arrivera jamais à tisser un lien solide avec ses équipes, lien pourtant primordial pour gérer une rédaction aussi dense et morcelé. La tâche de Directeur de l’information était déjà âpre, mais Michel Field se l’est rendue encore plus difficile voire impossible en enchaînant les maladresses dans les médias comme ce 10 avril 2016.

Outre cette communication déroutante et rapidement jugée désobligeante par les rédactions de France Télévisions, Michel Field rendra sa situation encore plus précaire par la manière dont il traitera ses équipes en interne. Ainsi, toujours en avril 2016, le directeur de l’information est visé par une motion de défiance par sa rédaction. Cette dernière se lève en effet contre Michel Field, jugeant déplacé son comportement à l’égard de Guilaine Chenu et Françoise Joly, présentatrices d’Envoyé Spécial depuis 2001 renvoyées par l’ancien journaliste d’Europe 1. Les journalistes du service de France Télévisions ont alors stigmatisé «le mépris, la désinvolture et parfois la grossièreté affichés par le directeur de l’information». S’attirant les foudres de sa rédaction par sa communication maladroite et déplacée, Michel Field s’est définitivement coupé de ses équipes par certaines de ses réflexions en interne. Ainsi, le directeur de l’information aurait enchaîné les réflexions sexistes, notamment à l’égard de Nathalie Saint-Cricq et Léa Salamé. Michel Field aurait en effet fait le choix d’éloigner Nathalie Saint-Cricq de la présentation de Dialogues Citoyens, interview spéciale de François Hollande, afin de favoriser la journaliste de France Inter jugée plus « virevoltante et sexy ». Toujours en marge de la préparation de cette émission spéciale, le directeur de l’information aurait été jugé trop complaisant avec les équipes de communication de François Hollande. Quelques mois plus tard, c’est son opposition à Elise Lucet qui va cristalliser les tensions en interne. Le 29 septembre 2016, Envoyé Spécial diffuse un sujet sur l’affaire Bygmalion. En interne, le sujet a engendré de nombreux débats entre Elise Lucet et son directeur de l’information qui souhaitait ne pas diffuser le reportage. L’ancienne présentatrice du 13 heures de France 2 expliquera alors quelques mois plus tard au Parisien qu’« à certains moments, on n’a pas écouté l’équipe d’Envoyé Spécial et notamment son rédacteur en chef Jean-Pierre Canet. » avant d’ajouter que « le calendrier politique a pris plus d’importance. ». En moins d’un an, Michel Field s’est ainsi mis à dos l’ensemble de ses équipes de rédaction, rendant impossible toute forme de communication interne.

Au-delà de ces tensions, c’est le comportement général de Michel Field qui aura également provoqué de nombreux étonnements au sein de l’information de France Télévisions. Trop absent, trop hautain, trop désinvolte, Michel Field aurait fait preuve d’un énorme mépris envers ses équipes tout au long de son mandat. Ainsi, le directeur de l’information n’aurait que très rarement assisté aux conférences de rédaction quotidiennes et n’aurait été que peu présent au sein de sa rédaction. Michel Field n’aurait d’autre part jamais assisté au journal de 20 heures dont il critiquait pourtant régulièrement le contenu. Comment légitimer sa position et ses avis en étant aussi peu présent ? Comment se rendre populaire auprès d’équipes pour lesquelles il n’aura affiché que du mépris ? C’est ici le fond du problème, la principale raison de l’échec de Michel Field. L’incapacité à fédérer autour de lui l’immense rédaction et les nombreuses équipes du service d’information de France Télévisions. Un directeur de l’information se doit d’être au contact de ses équipes. Agir, décider, trancher, nécessite de sentir le sentiment général des hommes qui composent un service. Or, trop absent en interne, Michel Field a pratiquement toujours pris des décisions qui allaient à contresens des sentiments et revendications de ses équipes. L’éviction de David Pujadas en est le dernier exemple. La décision a été prise sans tenir compte de l’avis d’une rédaction qui appréciait son journaliste star. Comme si le cas de David Pujadas incarnait tous les maux du mandat de Michel Field, le jour-même, la tribune du directeur de l’information dans Libération vint définitivement mettre le feu au poudre. Pour calmer les tensions, Michel Field n’eût alors d’autre choix que de démissionner.

Par sa communication catastrophique et son comportement global en interne, Michel Field a rendu sa tâche à la tête du service de l’information de France Télévisions impossible. Désinvolte, méprisant et absent en interne, Michel Field s’est coupé dès le mois d’avril 2016 de ses équipes de rédaction. Une situation qu’il n’aura jamais réussi à rétablir, peut-être même n’en ayant pas vraiment la volonté. En 17 mois, Michel Field n’a jamais pris la mesure des enjeux de sa position et des obligations que cette position engendrait. Peut-être n’était-il pas conscient de la nécessité de fédérer ses équipes autour de lui par sa présence physique au sein de la rédaction et de l’importance d’agir en fonction des opinions générales de ses équipes. Nul doute que Delphine Ernotte aura pour objectif principal de choisir un directeur de l’information capable d’apaiser les tensions d’un service qui affiche des beaux résultats d’audience à l’antenne mais qui fonctionne sur la base de clans rédactionnels qui s’affrontent violemment en interne. Appréciée par les rédactions et légitime de par son ancienneté au sein de France Télévisions, Elise Lucet pourrait être la candidate idéale pour le poste…

20 ans. Etudiant en Licence d’Histoire à Aix-Marseille. Passionné de sport, de musique et de médias. Animateur à mes heures perdues

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