L’avenir du clivage droite/gauche en France

Bientôt un an après avoir vécu une grande période électorale, nous avons désormais un peu plus de recul pour analyser le phénomène « En Marche ! » en particulier sur son positionnement politique, ni droite ni gauche ou bien à droite et en même temps à gauche, c’est selon… mais en tout cas affranchi de ce clivage qui structure la vie politique française depuis la Révolution.

La tentative de dépassement de la dichotomie classique n’est pas une invention macronienne… Les férus d’histoire savent que le centre politique a toujours tenté d’exister ; à la croisée du Ier Empire et de la Restauration, on a même connu « l’extrême-centre », selon le concept de l’historien Pierre Serna régulièrement repris aujourd’hui pour qualifier le libéralisme autoritaire d’En Marche ! Dans l’histoire récente de la Ve République, le clivage droite-gauche amorce son déclin à partir des années 1980 avec l’expérience de l’alternance et surtout ce fameux « tournant de la rigueur » de 1983 qui installe déjà le constat que les différences entre une politique de gauche et une politique de droite ne sont peut-être pas si fondamentales qu’on l’aurait cru. L’adhésion tant du PS que du RPR aux politiques de l’Union européenne finissent d’amoindrir les oppositions programmatiques en matière économique, déportant la lutte des camps sur les questions sociétales. Aussi, les démarches d’ouverture au centre entreprises par François Mitterrand et Michel Rocard en 1988, puis par Nicolas Sarkozy en 2007 (avec même une percée à gauche, on se souvient de B. Kouchner, E. Besson ou M. Hirsch) ne surprenait plus dans ce contexte de consensus progressif sur les questions économiques et sociales. Contrairement à Emmanuel Macron, François Bayrou en 2007 n’a pas voulu effacer le clivage gauche-droite mais plutôt ériger un centre indépendant, croyant en une sorte de tripolarisation de la vie politique.

Ce qui est assez nouveau avec Macron c’est cette idée de rejeter le clivage gauche-droite car dépassé, inapte à saisir la réalité politique d’aujourd’hui : en clair, devenu inutile et sans pertinence. Il ne s’agit donc plus de créer une troisième force mais de réaliser une grande alliance transpartisane dont la conséquence la plus directe fut l’effondrement du Parti Socialiste et la fragilisation des Républicains. Mais là je ne vous apprends rien, c’est la situation que nous connaissons depuis juin 2017.

Mais si les Français ont choisi Emmanuel Macron et lui ont donné une majorité confortable au Parlement, l’idée d’obsolescence du clivage droite-gauche n’est-elle pas, en quelque sorte, confirmée dans les faits ?

Si on se place du côté des électeurs, en effet, ils ont montré l’an dernier que le « ni droite ni gauche » ne les déroutait pas, semblait même à leurs yeux une preuve de modernisme. Cet attrait pour l’effacement du clivage classique ressort d’ailleurs dans un sondage Viavoice de janvier 2018 qui, si on lui prête du crédit, révèle que 60 % des Français interrogés considèrent que ce clivage n’est plus pertinent et doit être dépassé contre 21 % seulement qui l’estiment encore « important ». On a même 75 % des sondés qui ont la conviction que faire travailler ensemble des personnalités des deux bords permet de prendre de meilleures décisions. Sur la période actuelle, les faits semblent corroborer l’idée selon laquelle l’opposition droite-gauche appartiendrait au passé.

Une autre donnée paraît aller dans ce sens. Les valeurs de droite ou de gauche restent des choses relatives, difficiles à définir avec précision au-delà de ce que les individus se représentent subjectivement. Du point de vue du contenu des idées, être de droite ou de gauche en 2018 ne signifie pas la même chose que l’être en 1818 ; et être de droite ou de gauche en France n’est pas la même chose que l’être aux Etats-Unis ou en Norvège. De plus, l’existence de différents courants idéologiques des deux côtés complique encore les choses. Le plus simple a donc été, de faire correspondre à la gauche le progrès social, la foi en la science et à la droite le conservatisme, le respect des traditions. C’est réducteur, mais ça fonctionne à peu près à toute époque et dans toute démocratie. Le problème, c’est que l’on vit aujourd’hui une époque très particulière dans laquelle les termes de progressisme et de conservatisme ont été dévoyés pour ne pas dire instrumentalisés. Ceux qu’on appelle les réformistes aujourd’hui – et qui se prévalent donc du progressisme, puisqu’il faut sortir des schémas anciens, rompre avec notre modèle, nos habitudes – ne sont pas des partisans du progrès social. Pour ne prendre qu’un exemple : avant les ordonnances Macron, la loi travail a été adoptée par une majorité dite progressiste, celle des socialistes. À l’inverse, vous avez aujourd’hui à gauche des élus qui veulent sauvegarder les acquis sociaux, la protection du code du Travail, le statut des fonctionnaires… Ils sont donc dans une démarche conservatrice (ce qui n’est pas un terme péjoratif). Ce sont les néolibéraux, partout en Europe, incarnés en France par En Marche !, qui peuvent facilement s’auto-proclamer progressistes puisqu’ils veulent en finir avec ce qu’ils considèrent comme des privilèges professionnels ou des protections archaïques. Le tour de force de Macron a été d’apparaître comme moderne aux yeux d’une partie de l’électorat qui se dit de gauche, tout en obtenant, par ses choix économiques en faveur des entrepreneurs et des catégories aisées, l’approbation d’électeurs de droite. La confusion est totale et on ne sait plus très bien ce que signifie encore être progressiste ou conservateur.

Dernier argument enfin : vous connaissez la célèbre formule que l’on doit à l’écrivain espagnol José Ortega y Gasset : « Que l’on soit de droite ou de gauche, on est hémiplégique ». Il y a une vérité profonde là-derrière : quelles que soient nos convictions personnelles – car on est en droit de penser qu’une vision du monde est plus proche de la réalité et plus bénéfique pour l’humanité qu’une autre – il est absurde de penser que toute vérité se trouve essentiellement dans une doctrine ou chez une famille politique. De ce point de vue, il est vrai que le clivage droite-gauche enferme, trahit la complexité de la réalité et qu’il peut même, chez les individus qui revendiquent trop intensément une identité politique, préformater la pensée. S’en affranchir c’est certainement recouvrer une liberté de regarder les problèmes et d’en chercher les solutions sans les a priori militants.

Ce serait donc plutôt positif à vous entendre… La France est-elle entrée dans une nouvelle ère politique qui se dispense de la binarité droite-gauche ?

L’actualité politique de ces dernières semaines montrerait plutôt une tentative de restauration du clivage, venue des partis minoritaires. Bien sûr, l’actuelle majorité a tout intérêt à ce que perdure cette situation puisqu’elle peut profiter tranquillement de ce qu’on pourrait appeler le « monopole du sérieux » en expliquant que ses adversaires se trouvent relégués aux extrêmes. La stratégie semble fonctionner relativement bien : en tout cas les grands médias reprennent ce raisonnement fallacieux… L’opposition recherche, quant à elle, une position politique à adopter pour contrer En Marche ! Et elle s’engage pour cela dans une démarche clivante : à gauche, la France Insoumise tente un accaparement du logiciel de gauche (en matière économique, sociale et même sociétale – elle mène un combat culturel), le PS entend se regauchiser après l’échec du quinquennat Hollande, les défaites électorales et l’hémorragie des militants. À droite, le FN s’est débarrassé de Florian Philippot, l’homme qui s’opposait au libéralisme économique à la sauce bruxelloise, pour probablement revenir aux positions plus traditionnelles du lepenisme, moins transpartisanes. Notez au passage ce qui ressemble au retour de la très conservatrice Marion Maréchal-Le Pen, qui s’était mise temporairement en retrait de la vie politique… Quant aux Républicains, ils ont trouvé en Laurent Wauquiez un leader prêt à assumer un positionnement marqué « je veux une droite qui soit vraiment de droite » a-t-il déclaré. C’est vrai en particulier sur les enjeux de société, mais il cultive quelques ambiguïtés dans son discours économique (comme en témoigne le contenu de ses récents propos off, que C L’Info a décrypté dans son émission de la semaine dernière). Mais on est bien loin d’une remise en question de l’attachement de sa famille politique à l’économie de marché et au libéralisme économique.

L’opposition prépare donc l’après-Macron : elle table clairement sur l’échec et le discrédit de l’action du Président pour rétablir le fonctionnement traditionnelle, bipolarisé, de la vie politique. Son analyse pourrait se résumer ainsi : les Français, déçus, font l’expérience de la nouveauté : un parti ni de droite ni de gauche avec des personnalités venues des deux bords. Mais si leurs espoirs sont déçus, leur engouement pour ce mode de gouvernement disparaîtra et les réflexes anciens reprendront le dessus.

On comprend bien la logique, mais est-ce un bon pari ? 

C’est assurément le pari le plus simple car il offre l’avantage, pour tous ces partis d’opposition, d’agir en terrain connu : ils en reviennent à l’incantation des grandes idées, des valeurs, des propositions qui sont considérées comme la marque de leur famille respective. On dirait en quelque sorte une mobilisation générale pré-électorale… Sauf que, pour les Français, ces discours ont déjà été trop souvent entendus et risquent tout simplement de ne pas porter tant que l’espérance dans la démarche de Macron (le ni droite ni gauche) reste vive… Vous l’avez bien compris : l’inconvénient de cette stratégie est de dépendre d’une inconnue : quelle sera la perception que les Français auront de la politique du gouvernement lors des élections intermédiaires, et surtout en 2022 ?

Car le risque majeur pour les partis d’opposition, en premier lieu pour les Républicains et les Socialistes, est de minimiser la signification de la débâcle de 2017. Le phénomène En Marche ! n’est pas une alternance ordinaire qui aurait lieu avec une formation centriste. C’est bien plus radical que cela : c’est un phénomène qui bouleverse complètement les antagonismes politiques. Car s’il s’avère que le clivage droite droite-gauche est devenu inadéquat et indésirable pour les électeurs, au moins à titre temporaire : alors il faut chercher autre chose. Or, aucun des principaux partis d’opposition semble avoir l’audace d’opposer à Macron une stratégie similaire à la sienne. En clair, que faire pour espérer contrer une alliance transpartisane néolibérale et proeuropéenne ? Il faudrait relever le challenge d’un mouvement lui aussi transpartisan, mais social et souverainiste. Rien ne montre aujourd’hui qu’on s’achemine vers cette hypothèse.

Martin Arnal Auteur

18 ans, Etudiant en première année de relations internationales, passionné par l'actualité depuis le plus jeune âge. Créateur de C L'Info

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