« J’accuse… ! » : il y a 120 ans, le cri d’Émile Zola

À l'occasion du 120e anniversaire de la publication de J'accuse… ! d'Émile Zola, les éditions des Saints Pères publient le manuscrit, un texte de 39 pages d'une valeur historique inestimable. Mille exemplaires ont été tirés. J'accuse… ! est devenue la une la plus célèbre de l'histoire de la presse française. Le numéro de L'Aurore publié le 13 janvier 1898 a été vendu à plus de 300 000 exemplaires. « Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière au nom de l'humanité qui a tant souffert et a droit au bonheur », écrit Zola.

Dans cette lettre adressée au président de la République Félix Faure, l'écrivain naturaliste s'insurge contre l'injustice qui accable le militaire Alfred Dreyfus, officier français accusé de trahison et condamné à la déportation. Les relents d'antisémitisme qui entourent cette accusation, le dossier sans preuve tangible ainsi que le déroulement rapide du procès ont révolté certains intellectuels français.

En 1894, une lettre prouvant que des documents confidentiels ont été transmis à l'ambassade d'Allemagne au sein de l'armée est découverte. Sur la base d'une ressemblance typographique entre son écriture et celle de la lettre, l'officier d'état-major Alfred Dreyfus est accusé d'acte de haute trahison. Condamné à la prison à perpétuité, il est dégradé dans la cour d'honneur de l'École militaire de Paris le 5 janvier 1895, puis déporté sur l'île du Diable en Guyane française. L'affaire s'éteint pendant deux ans, mais sa famille, convaincue de son innocence, prépare sa défense et rassemble des preuves. En novembre 1897, le commandant Walsin Esterhazy, endetté, est reconnu comme le véritable auteur des faits par le colonel Marie-Georges Picquart. Pourtant, afin d'empêcher de relancer l'affaire, ce dernier est limogé par l'état-major et muté en Afrique du Nord. En novembre 1896, une copie du bordereau de la lettre est publiée dans la presse : l'écriture ne fait aucun doute sur la culpabilité du commandant Esterhazy. Le camp des « dreyfusards », au départ largement minoritaire, prend de l'ampleur. L'état-major est contraint de juger Esterhazy en conseil de guerre. Il est acquitté à l'unanimité le 11 janvier 1898. C'est à la suite de l'acquittement d'Esterhazy que Zola, fou de rage, prend la plume.

Manuscrit de la lettre "J'accuse…!" d'Emile Zola publiée par les éditions des Saints Pères

© Bibliothque nationale de France – cote : N08451622 Bibliothque nationale de France – cote : N08451622

Les coulisses de la une de L'Aurore

En 1898, Émile Zola, déjà connu du grand public, est au sommet de sa gloire. Il a obtenu la Légion d'honneur et préside la Société des gens de lettres. Les Rougon-Macquart ont déjà été publiés en 20 volumes et il prépare une série de trois livres intitulée Les Trois Villes. Il a déjà écrit deux articles sur l'affaire Dreyfus publiés dans Le Figaro, mais ils sont passés plus ou moins inaperçus.

Le temps de rédaction de J'accuse… ! fait débat chez les historiens : alors que certains avancent que Zola l'aurait écrite en seulement deux jours et d'une seule traite, d'autres spécialistes pensent plutôt, au regard des informations que l'écrivain exploite, que la rédaction a commencé à la fin de l'année 1897. Mais la nouvelle de l'acquittement d'Esterhazy ne fait que renforcer la volonté de Zola de faire un coup d'éclat. C'est le 13 janvier, seulement deux jours après l'acquittement de ce dernier, que paraît J'accuse… !.

Manuscrit de la lettre "J'accuse…!" d'Emile Zola.

Charles Péguy est à Paris au matin du 13 janvier. Il témoigne alors : « Toute la journée, dans Paris, les camelots à la voix éraillée crièrent L'Aurore, coururent avec L'Aurore, en gros paquets sous les bras, distribuèrent L'Aurore aux acheteurs empressés. Le choc fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner. » Et le journal L'Aurore, qui n'existe que depuis seulement trois mois, profite de la notoriété de l'homme de lettres. Habitué à des tirages n'excédant pas les 30 000 exemplaires, le numéro se vend à plus de 300 000 exemplaires. Le 12 janvier, Clemenceau, éditorialiste du journal, s'exclame à la lecture de la lettre : « C'est immense, cette chose-là ! » La maîtrise du verbe qui caractérise l'écrivain et l'utilisation de toutes les figures littéraires propres à la rhétorique rendent cette lettre redoutablement convaincante. J'accuse… ! est une véritable rupture dans la production journalistique de Zola.

La naissance de l'intellectuel engagé

La lettre brutale, entière et sans concession fait trembler la sphère politique. « Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis », écrit-il. Et, dans les jours qui suivent sa publication, Zola est confronté à une hostilité quasi générale. Néanmoins, elle obtient l'effet escompté : l'affaire Dreyfus est relancée. La gauche républicaine, Clemenceau et Jean Jaurès en première ligne, initialement convaincus de la culpabilité d'Alfred Dreyfus, change d'avis. L'historien René Rémond voit même dans cet affrontement provoqué par J'accuse… ! l'une des origines de l'affrontement entre la droite et la gauche tel que nous le connaissons aujourd'hui (1).

Manuscrit de la lettre "J'accuse…!" d'Emile Zola.

© Bibliothque nationale de France – cote : N08451622 Bibliothque nationale de France – cote : N08451622

À la suite de cette publication, de nombreux écrivains signent dans la presse une « protestation » – l'ancêtre de nos tribunes – afin d'obtenir la révision du procès Dreyfus. Ils seront 2 000 intellectuels à signer, parmi lesquels Anatole France, Georges Courteline, ou encore Émile Duclaux, directeur de l'Institut Pasteur. Le choc que provoque la publication de Zola témoigne également de l'évolution de la presse : depuis la loi du 29 juillet 1881, elle ne cesse de s'imposer comme un véritable contre-pouvoir, capable d'influencer la sphère politique et judiciaire.

J'accuse… ! marque également un changement de perspective majeur pour les intellectuels français, plus ancrés dans l'actualité, et surtout conscients de leur influence en tant que citoyens. Vincent Duclert, historien spécialiste de l'affaire Dreyfus, parle d'« un rôle civique du savoir scientifique à la fin du XIXe siècle, une relation entre des pratiques de science et une conscience de citoyenneté, relation révélée dans l'affaire Dreyfus de manière collective et individuelle et qui débouche sur la naissance d'un type d'intellectuel, l'intellectuel critique devenu au XXe siècle l'intellectuel démocratique » (2).

Le 23 février 1898, Zola est condamné à un an de prison et 4 000 francs d'amende. Pour échapper à la justice, il s'exile en Angleterre. À l'issue du procès intenté contre Zola, convaincu que l'arsenal judiciaire n'a pas fonctionné correctement, Ludovic Trarieux, ancien garde des Sceaux, organise le 25 février 1898 la première réunion qui débouchera sur la création de la Ligue des droits de l'homme (le 4 juin 1898).

(1) René Rémond, La droite en France de 1815 à nos jours. Continuité et diversité d'une tradition politique, Les Aubiers, 1954.

(2) Duclert Vincent. "L'engagement scientifique et l'intellectuel démocratique. Le sens de l'affaire Dreyfus". In: Politix, vol. 12, n°48, Quatrième trimestre 1999. Les savants et le politique. pp. 71-94.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *