C’est beau, l’IMA, la nuit

Poésie à tous les étages, la nuit du 11 novembre de 19 heures à 8 heures du matin ! Pour sa seconde édition la Nuit de la poésie de l'IMA a diversifié les lieux et les disciplines artistiques pour« résister », mot d'ordre thématique. Mieux, elle s'est tenue simultanément dans 8 villes : Djeddah, Doha, Fès, Khartoum, Riyad, Tunis, Beyrouth et Alger. Cet événement, qui fait partie du festival Paris en toutes lettres de la Maison de la poésie, a vu le jour – ou la nuit – dans la maison dirigée par Jack Lang à la date quasi anniversaire des attentats de novembre. Il demeure habité par cette dimension de mémoire commune, dans un partage engagé de beauté.

On y a passé quelques heures étonnantes, créatives, fortes et émouvantes. Les ascenseurs vitrés permettent de mesurer les va-et-vient d'une foule qui a fait la queue dehors, bravant le vent et la pluie. Dans les files, des « chuchotements poétiques » aident à patienter. Les uns visitent nuitamment les expositions. Les autres montent directement à la salle du haut conseil, au 9e étage, où Charles Berling entonne Le Prophète, de Khalil Gilbran, haranguant un public amassé face à la scène sur les tapis (fort des leçons de l'an dernier, certains ont apporté leurs coussins). On peut préférer dans cet exercice la voix et l'oud de Mohanad Aljaramani qui fait duo avec lui. Mais on s'y fait. Peu à peu, Berling convainc, surtout dans la tonalité plus douce, il devient celui qui explique l'amour, l'amitié, la religion et on est pris aux mots, tout en admirant les calligraphies de Rachid Koraïchi projetées sur écran.

Qui est là ? Des jeunes, des jeunes, des jeunes, en majorité. Miracle de la poésie ? De la nuit ? Du lieu ? Du thème ? Ils ne ratent pas l'intermède hip-hop de Demi Portion, et ne bougent pas non plus (les places sont chères) quand débute le Kaddish pour l'enfant à naître, cosigné d'une fille et d'une mère en poésie : Caroline Boidé et Vénus Khoury-Ghata, dont on découvre les poèmes érotiques jusqu'ici inédits (le livre paraît aux éditions Bruno Doucet). L'alternance de l'hommage à la vie, la sensualité et des violences extrêmes du monde rythme ce duo féminin (Vénus Khoury-Ghata est lue par Farida Rahjouadj) accompagné à la clarinette. Mais il faut les quitter sans tarder, pour descendre à la bibliothèque où se produisent les fil-de-féristes prodigieuses, Marion Collé et Chloé Moura.

Résistance

Avez-vous déjà entendu le silence que provoque un tel spectacle ? La beauté des corps en suspens, la grâce de l'équilibre ? On est dans une bibliothèque, où l'on entendrait une mouche voler quand les lecteurs s'y concentrent. Là, c'est carrément une fourmi marcher qui ferait frémir l'assemblée muette d'admiration. Mais pas seulement pour la performance. Les corps portent en creux la poésie de Fadwa Souleimane, icône de la révolution syrienne. Ils expriment sa résistance héroïque par les mots. Avec, cette interprétation de ses Poèmes sur le fil, parmi d'autres textes, cette nuit se souvient de la poétesse, actrice et militante disparue l'été dernier à Paris d'un cancer.

BabX © Julien Mignot

Tout de suite après, un couple de danseurs enchaîne magnifiquement, sur une chorégraphie du Tunisien Selim Ben Safia, les mouvements furieux et désespérés du monde, les mots de la jeune poétesse Warssan Shire, anglo-somalienne, alternent le français et l'arabe, puis c'est la danseuse qui, au final du set, dit son poème sur la condition des réfugiés : Personne ne quitte sa maison, qui est d'une beauté simple et lumineuse et devrait être appris dans toutes les écoles.

Les réfugiés ? Ils ont fait la cuisine, tout en bas, où le marché-cantine citoyen « Le Baba » propose leurs plats, et ce sont les saveurs d'Érythrée, du Soudan, d'Algérie, du Liban qui rivalisent. Au même sous-sol, l'Auditorium permet aux refoulés de la salle du haut conseil de suivre la programmation : Dominique Blanc y lit Les Passeurs de livre de Daraya, de Delphine Minoui, avant que la poésie du Soudan révèle ses talents, qu'Atiq Rahimi arrive, et que la nuit se poursuive avec l'hommage à Abdelwahab Meddeb, etc., etc.

Mille et une nuances en une seule nuit, qui s'est ouverte avec le si talentueux BabX, qui a signé plusieurs chansons pour la jeune Irakienne Omaya Al Jbara, résistante contre Daech et qui a perdu la vie dans sa lutte : Omaya part. Et pendant que la nuit battait son plein, aux environs de 23 heures, l'enfant de Selim Ben Safia, le chorégraphe tunisien, vint au monde. La poésie n'avait pas menti.

Laisser un commentaire