Allons enfants de Johnny…

La première scène est aussi déconcertante que géniale dans son sous-entendu : 27 avril 2017, studio Apollo, Los Angeles. Johnny, les bras ballants entre ses jambes, face caméra, n'a pas envie de parler. Silence. Regards lourds. Après dix secondes, une remarque : il fait chaud, non ? Cette séquence d'ouverture pour le moins gonflée donne le ton d'un entretien où l'on sait que Johnny naviguera entre silences et confidences. "Une date de tournage avait été fixée pour l'automne 2016, mais il est tombé malade. Quand on a tourné au printemps, il était en pleine chimio. Il n'avait pas forcément la tête à ça. Mais par contre dès que la caméra a commencé à tourner, il s'est mis à parler. Sans doute cet entretien lui permettait-il aussi de mettre à distance, d'oublier un peu ce qu'il vivait alors."

Tout compte dans ce dernier tour de piste : ce qu'il dit, mais bien sûr aussi la manière de le dire, cette voix surnasalisée, ces petits sursauts amusés d'un Johnny qui s'étonne de la vie qu'il a eue. Le vieux lion exténué secoue une dernière fois sa crinière, chaque centimètre de sa peau portant les cicatrices d'une vie non pas tant d'excès, mais de dépenses. Car il se sera formidablement dépensé, en témoigne cette perpétuelle sueur qui ruisselle sur ces images de concert lesquelles nous rappellent que Johnny fut le seul à plonger les Français et les Françaises dans un tel état d'extase orgasmique. Oui, ce documentaire apporte les preuves d'une longue scène d'amour. Aucun doute, Johnny fut le seul à faire jouir ainsi la France.

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Le fil rouge sera donc ce long entretien accordé à l'écrivain Daniel Rondeau, ami de longue date du chanteur mort le 6 décembre. Interview testamentaire où il accepte de dévider la bobine de sa vie égrenée par exemple d'anecdotes sur Mai 68 – il était à Saint-Tropez – la genèse de certaines ses chansons, de ses concerts mythiques, sur ses amitiés aussi, Jacques Brel, Michel Berger… Enroulées autour de ce fil, des images d'archives.

À l'état pur

Qu'apprendre de nouveau sur Johnny ? Il nous semble avoir tout lu, tout vu, tout entendu. Mais avec le documentariste Jean-Christophe Rosé, dénicheur de pépites, on est sûr de tomber sur quelques inédits qui valent leur pesant d'images. C'est encore ici le cas avec un sujet, qui, il est vrai, aura été poursuivi par les caméras pendant près de 60 ans. Mais Rosé remonte plus loin encore, ayant retrouvé les publicités pour le cinéma du jeune Jean-Philippe dans les années 50 alors qu'il n'avait que 12 ans et courait le cachet. Autre découverte : ses cousines danseuses, avec qui, enfant, il avait entamé des tournées sans fin avec leur protecteur, Lee Halliday.

On saura gré aussi à Rosé, farfouilleur d'archives, d'avoir exhumé des scènes inédites du Johnny star. En vrac : la carcasse du Boeing qu'il aurait dû prendre en février 1962 à New York et qu'il loupa parce qu'il était une nouvelle fois en retard. Un Joyeux Noël 64 souhaité en chanson à la France avec Sylvie Vartan à son bras. Le piou-piou yéyé qui fait son service militaire, entraînant ses troupes en poussant la chansonnette. Son interprétation dans une chambre de Loving You, juste après la mort de son idole Elvis. Ses fumeries avec Jimmy Hendrix, qu'il avait rencontré dans un restaurant. La foire joyeuse de son Johnny Circus de 1972, au moment de son idylle avec la dangereuse Nanette Workman. Ses concerts dans des lieux aussi improbables que le porte-avions Foch ou une prison suisse. Ses coups de blues en loge dans les années 90, quand les salles se vident. Pour Jean-Christophe Rosé, la séquence la plus frappante est une autre: "en 1966, il enregistre en studio Je veux te graver dans ma vie une adaptation du titre des Beatles Got To Get You Into My Life, quand la caméra des cinéastes Goretta et Fléouter passe de la console de mixage multipiste à Johnny, seul derrière la vitre de la cabine d'enregistrement. La musique orchestrale est alors coupée, on découvre Johnny chanter seul a capella. À ce moment-là, tout y est, le chanteur à l'état pur, les paroles qui renvoient aussi à cette solitude, portées par une énergie vocale hallucinante, avec en contrepoint juste le petit tissu blanc qui protège le micro et qui se balance doucement au rythme d'une voix qui monte follement dans les aigus comme si elle ne devait jamais s'arrêter". Et quand l'image vient à faire défaut, Rosé n'hésite pas à souligner ce manque. Ainsi du mythique concert organisé place de la Nation en 1963, pour l'anniversaire du magazine Salut les copains, qui ne fut pas immortalisé par une télé vieillissante peu pressée d'enregistrer ce coup de force de la jeunesse.

Baromètre fidèle de la France

Derrière ce montage en parallèle toujours méticuleusement entremêlé, un fil directeur simple : mettre en écho l'existence-gigogne de Johnny et les métamorphoses d'un pays dont il aura été l'un des baromètres fidèles, survivant à lui-même comme aux différents présidents de la République, de droite, qu'il aura soutenus. De cette mise en regard, où le commentaire, souvent fine mouche, de Rosé, s'amuse à pointer du doigt les ironies et les paradoxes, il ressort l'image d'un boxeur caméléon qui a toujours voulu mettre K.-O. le public tout en se réinventant en permanence, le nez creux, habile à sentir l'air du temps, malgré quelques erreurs. Mais comme dit Johnny, « parfois, je me suis trompé, mais si on ne trompe pas, on ne peut rien faire de bien non plus ».

Johnny, la France Rock n'Roll, France 2. 20 h 45. 1 h 55 minutes.

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